De l’utilité des institutions théâtrales en temps de crise

Doit-on se mettre en jachère ou transmuer ?

Troisième semaine de semi-confinement (en Suisse). La stupeur, les réflexes de survie, les réactions d’urgence, les élans de solidarité, la volonté d’être heureux malgré tout ont eu le temps de se manifester. Alors, on se retrouve face au temps qui s’entête, face à la répétition qui encore, qui toujours. Après l’explosion du sprint, on découvre la tâche du marathonien. 

Alors, on analyse. Est-il bon d’applaudir au balcon ? Les chiffres sont-ils des chiffres ? Quelle nation est la plus obéissante ? D’où vient le mal ? Nous aurait-on menti ? Es-tu donc fier de ce que tu déclarais il y a un mois ? Et parmi ces questions, une qui me concerne (presque) : un théâtre (il faut entendre sous ce terme générique et réducteur n’importe quelle maison qui produit ou accueille des activités artistiques des arts de la scène : danse, théâtre, musique, opéra, cirque, etc.), un théâtre, donc, est-il légitime pour lancer des actions sur le net et plus important encore, est-ce pertinent ?

Répondre par oui ou non est réducteur. Il ne faut pas négliger les multiples facettes de ces institutions et les humains qui sommeillent sous les artistes.

Je fais partie des artistes qui pensent que son art est en berne. Le terme est fort mais légitime. On m’a privé de mon art, de ma passion. Je ne sais faire que des spectacles : ces moments d’échanges des présences, de partage communautaire autour d’une émotion, d’un rire, d’une intelligence. Cette activité est repoussée à des jours meilleurs. Elle doit mourir un instant, nous devons accepter que nous ne soyons rien sans l’échange direct avec le public, sans le pouvoir du nombre. Nous devons aussi revendiquer cette spécificité pour que la société se souvienne, au retour des beaux jours, de notre nécessité et de notre fragilité.

Ceci étant dit, les théâtres et les artistes de la scène doivent-ils se taire ? Oui, s’ils le désirent. Mais nous ne pouvons trop vite mettre de côté les autres rôles des institutions. Elles ne sont pas uniquement centrées sur la création artistique. Elles sont aussi un service public, des vecteurs de culture, des outils de médiation. Ces rôles ne sont pas forcément anéantis par la crise. Certaines personnes ont envie que des partenaires en qui elles ont confiance les guident dans la jungle des nouvelles propositions. Inventer du lien, quel qu’il soit, le plus intelligent et pertinent possible, ne me semble pas vain. Ces jours, la priorité va évidemment à la littérature, la musique, le petit écran dans ce qu’il a de plus noble, mais cela n’empêche pas la complémentarité. Chaque énergie et volonté est bonne à prendre. Fermer totalement ces activités alors que l’on a encore quelques ressources n’est que l’aveu d’une vision des théâtres comme des outils au service des créateurs et non du public. Il en faut, mais pas que.

Quid des artistes de la scène alors ? Nous n’avons pas ce devoir et, comme dit plus haut, nous sommes privés de notre espace d’expression. Que sommes-nous sans nos (ori)peaux ? Certains ont besoin de jachère et de se nourrir intérieurement pour revenir plus forts, plus pertinents. C’est compréhensible. D’autres se retrouvent avec la responsabilité essentielle d’une famille dont il faut prendre soin. D’autres sont solidaires à court terme et en tant que simples humains dotés d’une passion artistique ont envie de la partager. Alors, ils enregistrent des contes, font des concerts dans leur cuisine, téléphonent à des inconnus, diffusent des playlists à leur fenêtre, tout comme d’autres vont faire des courses pour des personnes isolées. Ce n’est plus l’artiste qui officie sur la toile, c’est l’être humain. Un concert de M dans son salon n’a rien à voir avec sa dernière tournée dans les Zenith. Un téléphone avec Wajdi Mouawad n’est pas assister à une de ses pièces. Personne n’est dupe. Personne ne demande à être rémunéré. Ce n’est évidemment pas des « Arts de la scène ». Donc, pourquoi juge-t-on ces entreprises solidaires ?

Le seul problème est là. Après trois semaines nous soupesons, nous nous demandons s’il y a une bonne et une mauvaise façon de faire. Peut-être. Mais nous ne le saurons que rétroactivement. Alors, laissons chacun exprimer sa solidarité à sa manière. Notre multiplicité est notre force. Écoutons notre joie et notre envie d’être ensemble coûte que coûte. Certains y travaillent au quotidien. D’autres préparent l’ensuite.

Merci à toutes et tous. 

Robert Sandoz

Directeur du Théâtre du Jura